petit roman en vers, parfois... envers et contre tout, toujours
les deux articles précédents :
1ère partie
2ème partie
Le héros, John Rain, se présente lui-même comme un ainoko, de son véritable nom Junichi Fujiwara, un métis né d'un père japonais et d'une mère américaine. Il vient de vaincre en combat d'entraînement un vieux judoka... qui au début avait manifesté certaines réticences à son égard.
John R. veut comprendre...
- Où vous entraînez-vous? demandai-je. Je ne vous avais jamais vu ici.
- Dans un club privé. Peut-être pourriez-vous m'y rejoindre, un de ces jours. Nous recherchons toujours des judokas shibumi.
Le shibumi est un concept esthétique japonais, qui repré¬sente une sorte de pouvoir subtil, une autorité sans effort. Dans un sens plus strict, plus intellectuel, on peut appeler cela de la sagesse.
- Je ne suis pas certain d'être celui que vous recherchez. Où se trouve ce club ?
- À Tokyo. Je doute que vous en ayez entendu parler. Mon... club n'est en général pas ouvert aux étrangers.
Il se reprit très vite.
- Mais, bien sûr, vous êtes japonais.
J'aurais sans doute dû laisser tomber.
- Oui. Pourtant, vous vous êtes adressé à moi en anglais. Il se tut.
- Vos traits sont fondamentalement japonais, si je puis m'exprimer ainsi. Cependant, j'ai cru y déceler une trace d'ascendance occidentale et je voulais en avoir le cœur net. Je suis en général très sensible sur la question. Si je m'étais trompé, vous ne m'auriez pas compris, et cela aurait été réglé.
Reconnaissançe par le feu, songeai-je. On tire à la limite des arbres. Si quelqu'un riposte, on sait qu'il est là .
- Vous êtes satisfait? demandai-je, maîtrisant volontairement mon agacement.
L'espace d'un instant, j'eus l'impression qu'il était étrangement gêné. Enfin, il déclara :
- Je peux vous parler franchement?
- Pourquoi? Vous ne l'avez pàs fait jusqu'à présent?
Il sourit.
- Vous êtes japonais, mais aussi américain, non? Je pris soin d'afficher une expression neutre.
Qu'importe, rcprit-il, je crois que vous me comprenez. Les Américains admirent la franchise. C'est un de leurs défauts, défaut amplifié par le fait qu'ils ne cessent de s'en féliciter. Et ce travers commence à me contaminer à mon tour ! Vous voyez la menace que les Américains représentent pour les Nippons ?
Je l'observai en me demandant si j'avais affaire à un fanatique d'extrême droite. On en croise de temps à autre. Ils affirment détester l'Amérique mais ne peuvent s'empêcher d'être fascinés par elle.
- Les Américains ... provoquent trop de conversations franches ? demandai-je.
- Je sais que vous plaisantez, mais, dans un sens, oui. Les Américains sont des missionnaires, comme les chrétiens qui sont venus à Kyushu pour nous convertir il y a cinq cents ans. Sauf que maintenant ils ne font pas de prosélytisme pour le christianisme, mais pour le mode de vie américain, qui est la religion officielle de l'Amérique. La franchise n'en est qu'un aspect trivial.
Autant s'amuser un peu.
- Vous avez l'impression qu'on est en train de vous convertir?
- Bien sûr. Les Américains croient en deux choses : d'abord, malgré l'expérience du quotidien et le bon sens, ils pensent que la confiance aveugle envers le marché est le meilleur moyen de gérer ses affaires. L'Amérique a toujours eu besoin de notions transcendantales pour unir ses citoyens, qui sont issus de toutes les cultures du monde. Et les Américains sont ensuite poussés à prouver l'universalité de ces idées en convertissant de façon agressive d'autres cultures à la leur. Dans un contexte religieux, ce serait considéré comme une démarche missionnaire.
- Théorie intéressante, opinai-je. Mais une attitude agressive envers d'autres cultures n'a jamais été l'apanage des Américains. Comment expliquez-vous l'histoire coloniale du Japon en Corée et en Chine ? Comme des tentativcs pour sauver l'Asie de la tyrannie des march6s occidentaux ?
- Vous plaisantez encorel"C. Mais votre explication n'est pas si éloignée de la vérité. Parce que les forces du marché, la concurrence ont conduit les Japonais aux conquêtes de leur propre empire. Les nations occidentales avaient déjà obtenu des concessions en Chine. L'Amérique avait institutionnalisé le pillage avec la porte ouverte sur l'Asie. Nous n'avions pas le choix. Nous devions posséder nos propres concessions, sinon les Occidentaux nous auraient encerclés et auraient eu une emprise sur notre approvisionnement en matières premières.
- Dites-moi la vérité, répondis-je, fasciné malgré moi. Vous croyez vraiment à tout ça ? Que les Japonais n'ont jamais voulu la guerre, que tout est la faute de l'Occident ? Parce que les Japonais ont lancé leur première campagne contre la Corée sous Hideyoshi, il y a plus de quatre cents ans. En quoi l'Occident pouvait-il en être responsable?
Il se pencha en avant, les pouces glissés dans son obi, prenant appui sur ses orteils.
- Mon idée générale vous échappe. Les conquêtes japonaises au cours de la première moitié du vingtième siècle étaient une réaction à l'agression occidentale. Autrefois, il y avait d' autres raisons, aussi primaires que la soif du pouvoir et le pillage. La guerre fait partie de la nature humaine. Et nous autres Japonais, nous sommes humains. Mais jamais nous n'avons combattu, et encore moins avons-nous fabriqué des armes de destruction massive, pour convaincre le monde du bien-fondé d'une idée. C'est l'Amérique et son jumeau bâtard, le communisme, qui ont fait cela.
Il se pencha encore.
- La guerre a toujours existé et elle existera toujours. Mais les croisades intellectuelles ? Menées à l'échelle mondiale, avec l'appui des économies modernes et industrielles, sous la menace d'un autodafé nucléaire pour les impies ... Seule l'Amérique le propose...
Voilà qui confirmait mon diagnostic. C'était un homme extrême-droite...