petit roman en vers, parfois... envers et contre tout, toujours
Dites-moi où, n’en quel pays… *
Il travaille au bord du ruisseau dégageant les branches abattues par l’orage. De l’autre côté de la petite route, en face de lui, ses enfants jouent sur le terre-plein permettant aux engins agricoles d’accéder au champ surplombant le fossé. Il est encore tôt et il n’y a aucune circulation, d’ailleurs cette route est très peu fréquentée… quelques rares fermiers l’empruntent pour se rendre au village à deux kilomètres de là. Les enfants peuvent donc s’amuser en toute tranquillité, sous la surveillance du chien, un magnifique berger allemand qui participe à leurs occupations…
La mère debout devant la maison basse située à la sortie d’un petit virage, à quelques dizaines de mètres observe, attendrie, cette scène paisible.
Ses enfants, une petite fille de quatre ans et un garçon plus âgé de deux ans…
Soudain dans un bruit terrifiant une grosse voiture noire surgit du virage à vive allure… beaucoup trop vite pense l’homme. Avant même qu’il ait pu bouger, un double choc et il voit, incrédule la voiture s’immobiliser contre le talus, devant l’endroit même où un instant plutôt jouaient les petits… Il bondit, la mère hurle et court vers eux… Le chien gît dans le fossé… il ne bouge plus.
L’homme contourne la voiture et découvre sa fille, blessée, du sang plein le visage, qui essaie en vain de se relever et son fils hébété, pâle mais apparemment indemne.
La mère emporte la petite vers la maison. Le garçon la suit. L’homme lui crie de téléphoner à la gendarmerie et au médecin.
Le temps semble s’être arrêté… Les gestes sont lents… dans son esprit se déroule un film au ralenti. Mais dans la réalité, tout va très vite…
Il bondit vers la voiture dont personne n’est encore sorti. Il va vers le conducteur, ouvre la portière et fait un bond en arrière. Une horrible odeur d’alcool et de produits chimiques se répand hors du véhicule. Le spectacle qu’il découvre est surprenant… Cinq hommes… Le chauffeur en uniforme est affalé sur le volant. Son voisin est en train de replacer sur son socle un appareil téléphonique, lui semble-t-il, mais d’un modèle inconnu… à l’arrière, trois hommes dont l’un dort profondément, la bouche grande ouverte, émettant de longs gémissements. Les deux autres regardent fixement l’intrus. Personne ne dit rien. Le chauffeur se redresse lentement. L’homme s’aperçoit alors que ce qu’il avait pris pour une tenue de chauffeur de grande maison est en réalité un uniforme militaire avec des galons dorés sur les épaulettes. Un des hommes assis à l’arrière porte lui aussi des vêtements semblables.
Le chauffeur sort lentement de la voiture... Il a un aspect débraillé, sa veste est déboutonnée. L’homme s’apprête à lui tomber dessus à bras raccourcis quand il voit la main de l’individu se diriger vers l’arme qu’il porte à la ceinture. Le militaire ouvre enfin la bouche et lance une courte phrase d’une voix avinée «Calmez-vous nous nous occupons de tout ! ».
L’homme va de nouveau tenter quelque chose quand arrive la voiture de la gendarmerie suivie d’un fourgon marqué de la Croix-Rouge… Les gendarmes descendent accompagnés par un homme en civil. Les gendarmes du village, il les connaît bien, il entretient d’excellentes relations avec la plupart… Il se dirige vers eux mais ils lui font signe de rester là où il est. Les ambulanciers se précipitent vers la maison et ressortent très vite avec la petite sur une civière. La mère et le petit suivent et montent aussi dans l’ambulance. Il a à peine le temps de demander des nouvelles de sa fille. En pleurant sa femme fait un geste qui lui paraît alarmant… et l’ambulance démarre aussitôt…
L’homme s’interroge… Il ne comprend pas comment ces gens ont pu parvenir sur les lieux aussi rapidement. Il a bien dit à son épouse de téléphoner mais il se rappelle que l’appareil fonctionne très mal et, de plus s’occupant des enfants, elle n’a pas pu obtenir la communication si vite… Il revoit le geste du passager reposant un appareil bizarre… Une radio ?
Et les gendarmes qui ne veulent rien dire, pire, qui font semblant de ne pas le connaître…
Il n’a rien commis de répréhensible et on le traite comme s’il était coupable, il se sent d’ailleurs presque coupable, mais de quoi ? Tout cela l’intrigue et le met en colère… On se fout de lui ! Il ne sait même pas où l’on a conduit sa femme et ses enfants !
Il se dirige vers le civil arrivé avec les gendarmes pendant que ces derniers s’activent autour de la voiture. Le deuxième passager en uniforme sort du véhicule et une vive discussion s’engage. L’homme ne peut rien saisir de ce qui se dit mais quand tous se tournent vers lui avec un drôle d’air l’inquiétude grandit en lui… Ont-ils reçu de mauvaises nouvelles de l’hôpital. Il s’adresse au civil. « Que se passe-t-il ? pourquoi ne me dites-vous rien ?
- Il n’y a rien à dire… tout va bien.
- Et l’homme dans la voiture, que lui est-il arrivé ?
- ça ne vous concerne absolument pas !
- et l’enquête, qui la dirige ? et les tests d’alcoolémie ? Ils sont tous saouls…les résultats…
- je n’ai pas à vous communiquer d'information... d’ailleurs il n’y a pas de tests… et il n’y aura rien d’autre… »
Un demi-sourire se dessine sur les lèvres du civil, le sourire du supérieur, de celui qui est dans le secret des dieux face à l’ignorant…
L’homme voit rouge. Il cogne, il flanque son poing dans la figure de l’individu et un violent coup de pied dans son bas-ventre… Des cris. Le chauffeur se précipite vers lui. L’homme court vers la maison. La porte est restée ouverte. Il entre, referme et pousse le verrou. Il va dans le salon ouvre un placard et s’empare d’une carabine. Sa préférée. Bizarrement ému, il la contemple un court instant. C’est une belle arme, même si elle est un peu démodée, un mousqueton Winchester 30/30 à levier et dont les balles en plomb à bout aplati causent de terribles blessures. Il la charge fébrilement… trois, quatre balles… Il abaisse le levier d’armement, le percuteur se met en position. Il sort, le chauffeur lui tombe presque dans les bras. Il n’a aucune hésitation, il tire dans le ventre… l’autre s’effondre en hurlant, il arme et tire à nouveau… la tête éclate…
L’homme jette la carabine et sort les bras levés…
Plusieurs semaines se sont écoulées… il ne sait plus combien… Assis par terre dans sa cellule obscure il est encore étonné de ne pas avoir été abattu immédiatement… Les gendarmes peut-être… Mais il regrette que les choses se soient passées ainsi…
Les choses ?
Que s’est-il passé ?
Presque rien.
On l’a frappé, longuement frappé.
On l’a jeté dans un fourgon sans fenêtre et frappé.
On l’a conduit jusqu’à cette véritable oubliette et on l’a frappé encore…
Il est nu. Il est couvert d’ordures, ses propres ordures. Par un guichet pratiqué dans la porte on lui fait passer une fois par jour une écuelle contenant un maigre brouet qu’il doit avaler sur place. On lui reprend immédiatement le récipient.
Il ne tente rien, il a trop peur des coups.
Est-ce pure vengeance, ce terrible supplice ?
Il n’a plus jamais eu de nouvelles de sa famille.
On ne lui parle pas.
Il a compris.
Il sait qu’il n’en a plus pour longtemps, la folie d’abord…
La mort ensuite mais qu’elle vienne vite.
Il ne saura donc jamais.
Il ne saura jamais Pourquoi…
*
Dites-moi où, n’en quel pays
Est Flora la belle Romaine…
…
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté dans un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?
...
François Villon - Ballade des dames du temps jadis