J’avais la mort, la mort glaciale dans le cœur. Je croyais sentir dans tout mon être mes veines brûlantes transpercées par des glaçons aigus. Je me précipitai impétueusement dehors, malgré les ténèbres de la nuit et de l’orage, sans songer à prendre mon chapeau ni mon manteau. Les girouettes des édifices craquaient avec des sons plaintifs ; il semblait qu’on entendit le grondement terrible des rouages éternels que fait mouvoir le temps, alors que la vieille année va s’engloutir en roulant sourdement, telle qu’un pesant fardeau, dans le sombre abîme du passé. Tu sais, ami, que le retour de ces fêtes de Noël et du nouvel an, qui vous inspire à tous tant de joie et de franche allégresse, m’arrache invariablement à ma paisible retraite pour me jeter à la merci d’une mer houleuse et mugissante. Noël ! ce sont des jours bénis qui depuis longtemps brillent à mes yeux d’une clarté propice : je les attends avec une impatience sans égale ; je deviens meilleur, plus ingénu que pendant tout le reste de l’année ; mon âme, pleine d’un pur sentiment de volupté céleste, ne nourrit plus aucune pensée sombre ni haineuse; je redeviens un enfant enivré de plaisir. De gracieux visages d’anges me sourient du milieu des figurines bigarrées et dorées qui garnissent les boutiques resplendissantes de la Noël ; et à travers le bruit confus de la foule, j’entends retentir, comme à une grande distance, les merveilleux accords des orgues saints. Car il nous est né un enfant ! Mais après la fête tout redevient morne et silencieux, et à ces vives splendeurs succède une triste obscurité. Chaque année les fleurs fanées s’accumulent de plus en plus à nos pieds : leur germe est mort pour l’éternité, aucun soleil de printemps ne viendra ranimer d’une vie nouvelle leurs tiges desséchées. Je le sais fort bien, mais l’esprit malin trouve une joie secrète à m’en rebattre ironiquement les oreilles chaque fois que l’année approche de son déclin. Vois, murmure-t-il tout bas, combien de jours encore ont fui loin de toi pour ne jamais revenir ; mais en revanche aussi te voilà devenu plus raisonnable, et tu ne fais plus grand cas en général des vains plaisirs du monde ; chaque jour au contraire te rend plus grave, plus posé, tout-à-fait maussade ! En outre, pour la nuit de Saint-Sylvestre, le Diable me réserve toujours quelque aubaine particulière. Il s’entend à m’enfoncer à point nommé et avec une affreuse ironie sa griffe acérée dans la poitrine, pour repaître sa vue du sang qui jaillit de mon cœur. Partout il trouve aide et assistance : c’est ainsi qu’hier le conseiller de justice le seconda merveilleusement. Il y a toujours chez lui (chez le conseiller de justice s’entend) grande réunion le soir de la Saint-Sylvestre ; et le cher homme s’applique, en l’honneur du nouvel an, à faire jouir chacun de ses hôtes d’une satisfaction particulière ; mais il s’y prend d’une manière si gauche et si ridicule que toujours ses pénibles préparatifs de plaisir aboutissent à un désappointement comique. Dès que je parus dans l’antichambre, le conseiller s’élança vivement à ma rencontre, et me barra la porte du sanctuaire, d’où s’échappait une vapeur odorante de thé et de parfums délicats. Il avait un air affecté de maligne satisfaction, et, m’adressant un sourire tout-à-fait étrange, il me dit : « Mon cher ami ! mon cher ami! quelque chose de délicieux vous attend dans le salon, une surprise sans pareille pour cette chère soirée de la Saint-Sylvestre… Mais ne vous effrayez pas ! » — Je fus consterné ; de sombres pressentiments vinrent m’assaillir, j’avais l’esprit inquiet et le cœur serré : la porte s’ouvrit, j’avançai à la hâte… j’entrai. Au milieu des dames assises sur le sopha, ses traits ravissants m’apparurent : c’était elle ! elle-même, que je n’avais pas vue depuis bien des années. Le souvenir pénétrant des plus beaux jours de ma vie rayonna au fond de mon âme d’une brillante clarté. Plus de mortel abandon ! toute idée de séparation entre nous à jamais proscrite !… Par quel merveilleux hasard elle était venue là, quel événement avait pu l’amener dans la société du conseiller de justice, dont je ne me rappelais nullement qu’elle eût jamais fait partie : c’est à quoi je ne pensai même pas. Elle m’était rendue!… Il faut que je sois resté sottement immobile et comme frappé par la baguette d’un enchanteur ; car le conseiller, me poussant doucement, me dit : « Eh bien, cher ami ! eh bien ? » J’avançai machinalement, mais je ne voyais qu’elle, et de ma poitrine oppressée s’échappèrent péniblement ces mots : « Mon Dieu, mon Dieu ! Julie ici ? » — J’étais tout près de la table à thé, alors seulement Julie m’aperçut. Elle se leva et dit d’un ton presque indifférent : « Je suis ravie de vous voir ici. Vous avez l’air bien portant ! » Après quoi elle se rassit ; et se penchant vers la dame assise auprès d’elle : « Pouvons-nous, demanda-t-elle, compter sur un spectacle intéressant pour la semaine prochaine ? » Tu t’approches d’une fleur magnifique et chérie qui t’attire avec son suave parfum ; mais au moment où tu te baisses pour admirer de plus près son éclat et sa fraicheur, un basilic froid et luisant s’élance de son brillant calice, et te menace de ses regards meurtriers ! C’est ce qui venait de m’arriver. Je m’inclinai gauchement devant les dames ; et pour que le ridicule vint se joindre à la déception, en me reculant précipitamment, je heurtai le conseiller, qui était immédiatement derrière moi, et sa tasse de thé bouillant inonda son jabot coquettement plissé. On rit beaucoup du guignon du conseiller, et plus encore sans doute de ma maladresse. Tout semblait donc conspirer pour ma fatalité ; mais je repris contenance avec un désespoir résigné. Julie n’avait pas ri, mes regards égarés la frappèrent, et il me sembla voir rayonner vers moi un coup d’œil expressif plein d’un passé délicieux, respirant toute une vie d’amour et de poésie ! Quelqu’un alors commença à improviser sur le piano dans le salon voisin, ce qui mit toute la société en mouvement.
On disait que c’était un célébre virtuose étranger, nommé Berger, qui jouait divinement, et qu’il fallait religieusement écouter. « Ne fais donc pas un bruit si abominable avec les cuillers à thé, Minette ! » Tout en parlant ainsi et en indiquant la porte d’un geste engageant, le conseiller, avec un doucereux « eh bien ! » provoquait les dames à s’approcher davantage du virtuose. Julie aussi s’était levée et se dirigeait lentement vers la pièce voisine. Je trouvai toute sa personne transformée pour ainsi dire, elle me parut plus grande, plus formée, oui, plus riche d’attraits et de séductions qu’autrefois. La coupe particulière de sa robe blanche flottant autour de sa taille en plis abondants, et laissant à demi-découverts son dos, sa gorge et ses épaules, avec des manches amples et bouffantes, fendues à la hauteur du coude ; ses cheveux symétriquement séparés sur son front, et par derrière nattés en tresses nombreuses bizarrement entrelacées ; tout cela lui donnait un certain caractère antique : elle me faisait presque l’effet d’une madone d’un des tableaux de Miéris. Et cependant il me semblait en outre que j’avais vu positivement quelque part de mes propres yeux celle dont Julie m’offrait en ce moment l’image. Elle avait ôté ses gants, et, jusqu’aux bracelets précieux qui entouraient ses poignets, tout dans l’exacte conformité de sa mise concourait à réveiller en moi de plus en plus vivante et colorée cette illusion inexplicable. Julie, avant d’entrer dans l’autre salon, se retourna vers moi, et il me sembla que ce visage si angéliquement beau, si frais et si gracieux, était contracté par une malicieuse ironie. J’éprouvai une commotion horrible, frénétique, semblable à une crampe nerveuse. « Oh ! il joue à ravir ! » murmura une petite demoiselle exaltée par du thé bien sucré. Et je ne sais comment il se fit que son bras s’appuya sur le mien, et que je la conduisis, ou plutôt qu’elle me conduisit dans le salon de musique. En ce moment, Berger faisait mugir l’ouragan le plus furieux : ses puissants accords montaient et s’abaissaient comme les vagues retentissantes de la mer courroucée. Cela me fit du bien. Julie se trouva tout-à-coup près de moi, et elle me dit d’une voix plus douce, plus caressante que jamais : « Je voudrais que tu te misses au piano pour faire entendre, sur un mode plus tendre, un chant d’espérance et de félicité passée! » L’ennemi avait fui loin de moi, et j’allais, par ce seul mot de : Julie ! exprimer l’enivrement céleste dont je me sentais rempli… Mais d’autres personnes s’avançant me séparèrent d’elle de nouveau. Je vis alors qu’évidemment elle cherchait à m’éviter ; mais je réussis tantôt à frôler sa robe, tantôt, tout à côté d’elle, à respirer une partie de son haleine, et je croyais voir renaître, parées de mille couleurs séduisantes, les heures fortunées de mon printemps. Berger avait fait succéder le calme à la tempête, le ciel était rasséréné, de douces et vagues mélodies s’élevaient comme de petits nuages dorés au lever de l’aurore et se perdaient enfin dans un pianissimo presque imperceptible. L’artiste recueillit de nombreux et justes applaudissements, les rangs des assistants se confondirent, et il arriva ainsi que je me trouvai involontairement à deux pas de Julie, en face d’elle. Je me sentis animé de plus d’énergie : je songeais, dans le douloureux transport de mon amour insensé, à la retenir là, à la serrer entre mes bras !… quand la figure damnée d’un valet importun se glisse entre nous deux, un vaste plateau sur les mains, en chuchotant d’une voix déplaisante : « Vous plairait-il…? » Parmi les verres remplis de punch fumant, j’en remarquai un élégamment taillé à facettes, et plein de la même boisson, à ce qu’il paraissait. Comment ce verre particulier se trouvait là au milieu des autres, c’est ce que sait mieux que personne celui que j’apprends chaque jour à connaître davantage, celui qui est fort habile, à décrire de son pied gauche d’agréables crochets en marchant, et qui aime prodigieusement les petits manteaux et les plumes rouges. Ce verre, cette coupe merveilleusement taillée et toute étincelante, Julie la prit et me la présenta en disant : « Reçois-tu encore aussi volontiers qu’autrefois le verre offert de ma main ? — Julie!… Julie! » m’écriai-je avec un profond soupir. En saisissant la coupe, j’avais touché ses doigts délicats, mille étincelles électriques embrasèrent mes veines et mes artères ; je bus jusqu’à la dernière goutte : il me semblait que des petites flammes bleuâtres se jouaient et pétillaient autour du verre et de mes lévres. Ensuite, je ne sais moi-même comment cela se fit, je me trouvai assis sur l’ottomane d’un petit cabinet éclairé seulement par une lampe d’albâtre, et à côté de Julie, de Julie qui me regardait comme autrefois d’un œil candide et bienveillant. Berger s’était remis au piano et il jouait l’andante de la sublime symphonie en mi-bémol de Mozart. Ravie par ses accords magiques, comme sur l’aile du cygne inspiré, mon âme vit renaître et resplendir d’un nouvel éclat tout le bonheur et l’amour des plus beaux instants de ma vie printanière. Oui, c’était Julie! Julie elle-même dans sa beauté d’ange et son tendre épanchement. Notre dialogue : de langoureuses expressions d’amour, moins de paroles que de regards passionnés ; sa main reposait dans la mienne. — « Désormais je ne te quitte plus, ton amour est la divine étincelle qui embrase mon cœur et illumine pour moi une sphère superbe d’art et de poésie ! Sans toi, sans ton amour, tout est mort et glacé… Mais je t’ai retrouvée : n’est-ce pas pour que tu m’appartiennes à jamais ! » En ce moment une sotte figure aux jambes d’araignée, avec des yeux de crapaud à fleur de tête, passa en chancelant, et, riant bêtement, s’écria d’une voix aigre et glapissante « Où diantre s’est donc fourrée ma femme? » Julie se leva et me dit d’une voix que je ne reconnus plus : « Ne voulez-vous pas que nous rentrions dans le salon, mon mari me cherche. Vous êtes toujours fort amusant, mon cher ! toujours d’humeur originale, comme autrefois; seulement, ménagez-vous sur la boisson. » Et le faquin aux jambes d’araignée la prit par la main ; elle le suivit en riant dans le salon.
« Perdue pour l’éternité! » m’écriai-je. Je m’enfuis, m’enfuis rapidement dans la nuit orageuse...
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Bonne et Heureuse année 2010 Jean-Marie ainsi qu'à ta famille. Qu'elle t'apporte joie et santé et plein de bonheur à partager!<br />
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bonsoir, ma bien chère Valérie<br />
je te présente mes voeux de bonheur les plus sincères pour l'année 2010<br />
qu'elle t'apporte ainsi qu'à ta famille tout ce que tu peux souhaiter de meilleur<br />
gros bisous amicaux<br />
bien à toi<br />
jean-marie<br />
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A
Azalaïs
02/01/2009 20:13
Et à moi, ton conte me fait penser aux diaboliques de Barbey d' Aurevillybises
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bonsoir, ma chère Azalaïs,<br />
C'est vrai, tu as raison, c'est de la même veine...<br />
ce récit m'a plu, non par l'histoire elle même qui est assez banale, mais par l'atmosphère très particulière... et les allusions... au diable... et puis, dans le titre, la St Sylvestre...<br />
gros bisous amicaux<br />
bien à toi<br />
jean-marie<br />
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M
Mimisan
01/01/2009 17:04
Un de ces contes fantastiques...Je viens te souhaiter le meilleur possible pour cette noouvelle année, pour toi et ceux qui te sont cher
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Merci, ma chère Mimisan<br />
merci pour tes voeux et pour ton Arche de Lumière<br />
et nous souhaitons tous deux qu'elle soit aussi de Paix<br />
beaucoup de bonheur pour toi et les tiens<br />
bisous amicaux<br />
bien à toi<br />
jean-marie<br />
PS : il faut que j'apprenne à placer des images dans les comms et les réponses...<br />
pas d'image encore aujourd'hui mais le coeur y est...<br />
bisous bisous<br />
jmm <br />
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N
Nettoue
01/01/2009 15:57
On est toujours rattrapè par son destin . Fuir ne sert à rien, Un beau texte, à relire, pour bien le saisr, mais on ne le regrette pas, une fois faitAmicalementNettoue
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Bonjour, ma Chère Nettoue...<br />
j'ai bien aimé ce texte.<br />
c'est vrai qu'il est un peu long...<br />
tu as raison, la fuite n'est pas une solution<br />
bisous amicaux<br />
bien à toi<br />
jean-marie<br />
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