petit roman en vers, parfois... envers et contre tout, toujours
Nuit de la St Sylvestre de l'an de grâce 1930 et quelques...
Lou Jacquou se prépare. Il va aller atteler la mule à la carriole et, fouette cocher, en route vers le bistrot du village... Cinq kilomètres dans la nuit.
La Juliette, sa femme grommelle. Tu vas rentrer saoûl (un còp de mai...), tu vas me réveiller, tu vas tout dégueulasser... Le Jacquou, dont l'esprit vagabonde déjà avec les copains lui dit en rigolant : "C'est toujours la même rengaine, tu n'as qu'à venir avec moi, tu me surveilleras..."
Oh, macarel !
Qu'est-ce qu'il n'a pas dit, lo pauròt ! Il est tout estomaqué quand il entend sa femme lui rétorquer :
" Eh bien, d'accord, je viens !
- Ah, mais non, je plaisantais, tu vas t'ennuyer (il pense "vas me far cagar"), on joue aux cartes...
- Je viens ! "
Trajet silencieux. Jacquou a peine à croire à la catastrophe...
Au bistrot, à part les deux serveuses (Jacquou avait la vague intention de serrer d'un peu près l'une d'elle) et la patronne, il n'y a que des hommes.
Ian Steen "dans la taverne" - Rijksmuseum - 1660
La première surprise passée (la Juliette n'a pas la réputation d'un fêtarde), la soirée trouve son rythme habituel... Cartes, chopines... Le poêle ronfle, il fait très chaud. Henri, l'accordéoniste occasionnel, joue de temps en temps un air entraînant et, puisqu'il y a des femmes, on esquisse quelques pas de danse. Une bourrée et presque toute la salle s'y met...
Mais cela donne soif et la Juliette lève le coude trop souvent. Le Jacquou remplit le verre de sa femme régulièrement, trop... peut-être, pour être honnête.
C'est minuit, "la Bonne Année", les gros poutous, le casse-croûte bien arrosé, le mousseux, le marc, l'ambiance... Et ça dure, ça dure... Jacquou tient bien le vin, la Juliette beaucoup moins. Avant la fin de la nuit, elle s'écroule. C'est la bonne cuite, la Grande Cuite avec toutes les conséquences, surtout les moins ragoûtantes. Jacquou n'est pas ivre mais Juliette à dépassé toutes les limites de la bienséance... Au point où elle en est, c'est le cadet de ses soucis... Affalée, sans aucune pudeur, gémissante, pleurant, jurant entre deux hoquets...
On aide le mari à embarquer sa femme dans la carriole. Elle est vraiment malade.
Jacquou est, dans le fond, assez content de lui : il n'a pas les idées très claires mais il saura désormais comment faire taire sa compagne...
La mule connaît le chemin. Quand on arrive à la maison, Jacquou porte Juliette sur le lit. Il la contemple, narquois, satisfait et prononce à voix haute le mot de la fin :
"Veses cossí nos regalam los òmes quand sèm bandats ..."
d'après Ian Steen (détail) "la femme ivre" -1673 - la Haye
Qu'est-ce que c'est ? Qu'es aco ?
explication: ces quelques mots font partie du "patois" de mon enfance... C'est l'Occitan. C'est le languedocien du sud Aveyron... J'avais écrit ici "phonétiquement" ces quelques mots, comme je l'entendais parler...
L'aide très amicale d'Azalaïs m'a permis de les transcrire dans la graphie "normalisée" la plus généralement admise
J'aime les sons de cette langue.
Mes deux grands-mères ne connaissaient qu'elle et mon père l'utilisait naturellement...
Moi, je la comprends, elle a bercé mon enfance, Je la parle parfois, quand j'en ai l'occasion, mais c'est tellement rare que je crois ne plus pouvoir tenir une longue conversation
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Un còp de mai : une fois de plus
vas me far cagar : tu vas m'emm...er
Macarel : juron pratiquement intraduisible.... vient de l'occitan "macarèl, macarèu : maquereau, proxénète." peut exprimer bien des choses... la colère, l'étonnement, l'admiration, le dépit...
lo pauròt : le pauvre malheureux, on plaint mais c'est parfois un peu ironique
les poutous : les baisers sur la joue
bézés couci nous régalans los òmes quand sèm bandats : tu vois, comme on se régale, nous les hommes quand nous sommes saouls...